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samedi 23 février 2008

14ème Maghreb des livres




14° MAGHREB DES LIVRES
23 et 24 février 2008
Mairie du 13° arrondissement – Paris
Les lettres tunisiennes à l’honneur

Voir le programme complet



dimanche 15 avril 2007

Théorie et pratique du collectivisme oligarchique*

e titre est celui du livre imaginé par Gorges Orwell dans « 1984 ». Il est censé être l’œuvre de l’hypothétique opposant « Emmanuel Goldstein », plus grand ennemi de Big Brother et du Parti. Winston Smith, le personnage principal, qui, pourtant travaille au Ministère de la Vérité, l'un des puissants organes de la propagande du Big Brother, Souhaite s'engager dans la résistance afin de combattre le régime totalitaire imposé par le Parti et son chef.

Winston décide, après avoir loué chez un vieil antiquaire une chambre vierge, pense-il, de tout écran qui tapisse généralement les murs à l'intérieur des maisons, d'entreprendre la lecture de ce fameux « livre » dont on ne découvrira que deux chapitres « L’Ignorance c’est la Force » et « La Guerre c’est la Paix », deux des trois slogans du parti (le troisième c’est : « La Liberté c’est L’Esclavage »). On apprend par la suite que ce manifeste, qui dénonce l'autoritarisme du régime de Big Brother, a été écrit vraisemblablement par O'Brien lui-même, membre éminent du Parti intérieur ! A travers ce livre inventé, Georges Orwell livre une analyse fine des idéologies totalitaires modernes.

Une prophétie effrayante mais lucide sur le devenir de l’humanité.


Chapitre I
L'ignorance c'est la force

Au long des temps historiques et probablement depuis la fin de l’âge néolithique, le monde à été divisé en trois classes. La classe supérieure, la classe moyenne, la classe inférieure. Elles ont été subdivisées de beaucoup de façons, elles ont porté d’innombrables noms différents, la proportion du nombre d’individus que comportait chacune, aussi bien que leur attitude vis-à-vis les unes des autres ont varié d’âge en âge. Mais la structure essentielle de la société n’a jamais varié. Même après d’énormes poussées et des changements apparemment irrévocables, la même structure s’est toujours rétablie, exactement comme un gyroscope reprend toujours son équilibre, aussi loin qu’on le pousse d’un côté ou de l’autre.

Les buts de ces trois groupes sont absolument inconciliables. Le but du groupe supérieur est de rester en place. Celui du groupe moyen, de changer de la place avec le groupe supérieur. Le but du groupe inférieur, quand il en a un – car c’est une caractéristique permanente des inférieurs qu’ils sont trop écrasés de travail pour être conscients, d’une façon autre qu’intermittente, d’autre chose que de leur vie de chaque jour – est d’abolir toute distinction et de créer une société dans la quelle tous les hommes seraient égaux.

Ainsi à travers l’Histoire, une lutte qui est la même dans ses lignes principales se répète sans arrêt. Pendant de longues périodes, la classe supérieure semble être solidement au pouvoir. Mais tôt ou tard il arrive toujours un moment où elle perd, ou sa foi en elle-même, ou son aptitude à gouverner efficacement ou les deux. Elle est alors renversée par une classe moyenne qui enrôle à ces côtés la classe inférieure en lui faisant croire qu’elle lutte pour la liberté et la justice. Sitôt qu’elle à atteint son objectif, la classe moyenne rejette la classe inférieure dans son ancienne servitude et devient elle-même supérieure. Un nouveau groupe moyen se détache alors de l’un des autres groupes, ou des deux, et la lutte recommence.

Des trois groupes, seul le groupe inférieur ne réussit jamais, même temporairement, à atteindre son but. Ce serait une exagération que de dire qu’à travers l’histoire il n’y à eu aucun progrès matériel. Même aujourd’hui, dans une période de déclin, l’être humain moyen jouit de conditions de vies meilleurs que celles d’il y a quelques siècles. Mais aucune augmentation de richesse, aucun adoucissement des mœurs, aucune réforme ou révolution n’a jamais rapproché d’un millimètre l’égalité humaine. Du point de vue de la classe inférieure, aucun changement historique n’a jamais signifié beaucoup plus qu’un changement du nom des maîtres.

Vers la fin du XIXe siècle, de nombreux observateurs se rendirent compte de la répétition constante de ce modèle de société. Des écoles de penseurs apparurent alors qui interprétèrent l’histoire comme un processus cyclique et prétendirent démontrer que l’inégalité était une loi inaltérable de la vie humaine. Cette doctrine, naturellement avait toujours eu des adhérents, mais il y avait un changement significatif dans la façon dont elle était mise en avant. Dans le passé, la nécessité d’une forme hiérarchisée de société avait été la doctrine spécifique de la classe supérieure. Elle avait été prêchée par les rois et les aristocrates, par les prêtres, hommes de loi et autres qui étaient les parasites des premiers et elle avait été adoucie par des promesses de compensation dans un monde imaginaire, par-delà la tombe.

La classe moyenne, tant qu’elle luttait pour le pouvoir avait toujours employé des termes tels que liberté, justice et fraternité. Cependant, le concept de la fraternité humaine commença à être attaqué par des gens qui n’occupaient pas des postes de commande, mais espéraient y être avant longtemps. Anciennement, la classe moyenne avait fait des révolutions sous la bannière de l’égalité, puis avait établi une nouvelle tyrannie dès que l’ancienne avait été renversée. Les nouveaux groupes moyens proclamèrent à l’avance leur tyrannie. […]

Les nouvelles doctrines naquirent en partie grâce à l’accumulation de connaissances historiques et au développement du sens historique qui existait à peine avant le XIXe. Le mouvement cyclique de l’histoire était alors intelligible, ou paraissait l’être, et s’il était intelligible, il pouvait être changé. Mais la cause principale et sous-jacente de ces doctrines était que, dès le début du XXe siècle, l’égalité humaine était devenue techniquement possible. Il était encore vrai que les hommes n’étaient pas égaux par leurs dispositions naturelles et que les fonctions devaient être spécialisées en des directions qui favorisaient les uns au détriment des autres. Mais il n’y avait plus aucun besoin réel de distinction de classes ou de différences importantes de richesses.

Dans les périodes antérieures, les distinctions de classes avaient été non seulement inévitables, mais désirables. L’inégalité était le prix de la civilisation. Le cas, cependant, n’était plus le même avec le développement de la production par la machine. Même s’il était encore nécessaire que les êtres humains s’adonnent à des travaux différents, il n’était plus utile qu’ils vivent à des niveaux sociaux et économiques différents. C’est pourquoi, du point de vue des nouveaux groupes qui étaient sur le point de s’emparer du pouvoir, l’égalité humaine n’était plus un idéal à poursuivre, mais un danger à éviter.[...]


Georges Orwell - 1984 - Collection Folio 2002 - 439 pages


lundi 9 avril 2007

« Le Mouton dans la baignoire* »,

Ou « l’Arabe qui ne voulait pas cacher la forêt »





pres avoir rallié François Bayrou dont il trouve la candidature « salutaire pour la démocratie », Azouz Begag, le démissionnaire ministre délégué à la Promotion de l'Egalité des chances, compte bien « reprendre sa pleine liberté de parole », comme l’indiquait le communiqué du premier ministre. Ouvertement anti-Sarkozy avec qui il avait entretenu des rapports pour le moins tendus surtout après les dérapages verbaux de l’ex-premier flic de France sur « les racailles » et « le Karcher ».

Mais on réalité la haine entre les deux hommes est surtout à mettre sur le compte de son amitié pleinement assumée avec le premier ministre Dominique De Villepin pour qui Begag « voterait même s’il n’était pas candidat ». C’est pourtant le couple Chirac-Villepin qui auraient, implicitement, poussé Begag vers la démission après avoir lu les meilleures feuilles du livre « Le mouton dans la baignoire », livre assassin pour le candidat et ancien ministre d’état (cherchez la Rupture !) Nicolas Sarkozy. Les pressions de Dominique de Villepin ont été telles qu'Azouz Begag a dû envisager de retarder la publication de son livre, avant de passer outre et d'en "tirer les conclusions".

Le titre du livre fait référence à une intervention de Sarkozy lors de l’émission de TF1, « J'ai une question à vous poser », où il s’indignait contre « les polygames », ceux qui « égorgent les moutons dans les baignoires » et ceux qui « pratiquent l’excision ». Des propos qui pour Begag visent à « stigmatiser les musulmans de France » en parlant d’une « France d’il y a 30 ans ». L’ancien ministre de l’intégration l’a d’ailleurs fait savoir très vivement sur Canal + dans l’émission, « En Aparté » de Pascal Clark. « Voilà une bonne nouvelle », a lancé Sarkozy, en réaction à la démission de "Vidéo Begag", comme il a l’habitude de l’appeler entre ami. Sa garde rapprochée n’en pense pas moins. A l’image de François Fillon (premierministrable) affirmant, de façon cruelle, qu’il n’en avait "jamais bien compris le rôle ni la valeur ajoutée". Ambiance !

Pour pimenter le tous, l’hebdomadaire Marianne publie les meilleurs extraits histoire de bien mettre le feu à une compagne déjà assez tendue. Alors que le candidat Sarkozy ne cesse de durcir le ton faces à ces adversaires, les révélations de Begag leur donnerait certainement des arguments supplémentaires pour attaquer Sarkozy sur ses visées communautaristes et sur ses écarts de langages et son comportement pour le moins inquiétant. Il affirme que le ministre de l'Intérieur, lui a « passé un savon » et l'a insulté à plusieurs reprises dans un appel téléphonique. D'après lui, il l'a qualifié notamment de « connard », « salaud », l'a menacé de lui « casser la gueule » et lui a conseillé de « ne plus jamais lui serrer la main à l'avenir, sinon il allait (lui) en cuire », avant de raccrocher. Toujours selon, l’ancien ministre, le sarkozyste Brice Hortefeux s'en est aussi pris à lui à l'Assemblée nationale en octobre 2006: « Allez, fissa, sors de là! Dégage d'ici, je te dis », lui aurait-il lancé, en utilisant « un terme de l'époque coloniale ».

Le livre sort également au moment où plusieurs rumeurs concernant la vie privée du candidat circulent dans le microcosme parisien et sur les blogs de certains journalistes. Des rumeurs qui confirmeraient encore plus ces traits de caractères. Alors que Sarkozy semble de plus en plus tendu et agressif, Azouz Begag sera-t-il celui qui le fera craquer pour révéler ainsi ça vraie nature ?


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Extraits du livre publiés par Marianne N° 520 du 7 au 13 Avril 2007

« Des journalistes m’interrogent pour connaître ma réaction au propos de Sarkozy. Je livre ce que j’ai sur le cœur à Libération ; je suis opposé à cette « sémantique guerrière ». […] Mon destin est là, aux portes de mes tripes. Je dois y aller. […] quand je pense que je n’ai rien calculer au moment ou j’ai accepter de commenter les déclarations de Sarkozy : J’ai dit qu’on ne pouvait pas, dans les banlieue, prononcer des mots pareils. Le lendemain, je suis vivement sollicité par Yves Calvi […] Il ne manque pas, au cours de l’émission de France 2, à une heure de grande écoute, de me harceler. Il me refroidit, même : « on dit que vous voulez démissionner, c’est vrai ? ». Je ne me démonte pas. Je réponds qu’en effet toutes les nuits je veux démissionner et le lendemain je me réveille et je repars guilleret à mon travail, n’en déplaise à ceux qui voudraient me voir jeter l’éponge. »

[…]

« La descente aux enfers est engagée. […] les réunions de crise s’enchaînent à Matignon, associant ministres et directeurs de cabinet. Comme je ne suis pas politique, lors des discutions, mes arguments ne portent pas. Je vois dans les yeux de Villpin qu’il n’est plus vraiment avec moi. Il est un autre, lui aussi, tout comme moi. […] J’ai provoqué un tollé politique au sein de l’UMP. La gauche en profite […] tandis que la droite applaudit son héros qui envoie les escadrons de CRS dans les banlieues pour rétablir l’ordre. »

[…]

« A une réunion du groupe UMP à l’assemblée, le premier ministre est pris à partie par des députés sarkozystes en raison de mes déclarations. Ils demandent ma démission pour absence de loyauté gouvernementale. C’est un comble. Sarko depuis le début, réclame le droit à la liberté de parole, et dès qu’un autre en use, il est furieux. »

[…]

« Je réalise que des acteurs en coulisses s’activent à deniers mon existence au sein du gouvernement. On m’a rapporté que Sarko fait des interventions directes auprès des rédacteurs. […] Je ne savais pas que la démocratie française avait subi des avaries aussi graves. La liberté d’expression a un prix exorbitant. »

[…]

« Ça sonne de nouveau. Je décroche. C’est l’offensé. Il me passe un savon tellement incroyable que je ne peux m’empêcher de le consigner sur le champ : « Tu es un connard ! Un déloyale ! Un salaud ! Je vais te casser la gueule ! Tu te fou de mon nom…Azouz Sarkozy ! Je vais te montrer, moi, Azouz Sarkozy…tu te fou de mon physique aussi, je vais te casser ta gueule, salaud ! Connard ! » Je suis cloué à mon téléphone. A chaque fois que j’essaie de placer un mots, il me coupe : « « j’en ai rien à foutre, de tes explications ! Tu vas faire une dépêche à l’AFP pour t’excuser, sinon je te casse la gueule… »

*Le Mouton dans la baignoire, Azouz Bégage, Fayard, 20 euros.


mardi 21 novembre 2006

Une leçon magistrale de vigilance

Publié initialement pour saluer la date orwellienne de 1984, cet essai était devenu introuvable. Pressé de le rééditer par de nombreux lecteurs, Simon Leys s'est relu à quelque vingt ans de distance : il a constaté que le sujet n'avait rien perdu de son actualité et que ses propres vues restaient essentiellement inchangées. Il s'est donc contenté de modifier un jugement littéraire sur un point de détail, d'ajouter deux informations inédites et de mettre à jour la bibliographie.

Défiant l'indifférence de ses contemporains, le grand témoin du totalitarisme chinois s'emploie à ­remettre George Orwell à sa place : au centre du champ de bataille. Qu'il s'agisse de politique, de littérature, de psychologie, du socialisme, du pacifisme, du totalitarisme ou des notions de droite et de gauche, cet « anarchiste conservateur » a beaucoup à nous ­apprendre. Avec une modestie qui est la marque de son esprit aiguisé, Simon Leys ­s'efface derrière Orwell et propose, en annexe de son livre, un florilège de citations extraites de son oeuvre journalistique, qui doit donner à tout esprit bien né l'envie de s'y ­reporter sans délai.

La raison est simple : Orwell a tant à dire encore, tant à nous apprendre. A tous ceux qui se demandent encore aujourd’hui si gauche et droite ont encore un sens, l’œuvre d’Orwell est le meilleur moyen de s’en convaincre. Et l’écrivain sait de quoi il parle et il en parle avec une honnêteté et une justesse jamais encore égalées. « Ce qui conférait aux croisades d’Orwell leurs singulières forces de persuasion, c’est ce sentiment qu’il avait lui-même connu, vécu et compris de l’intérieur ce qu’il attaquait » note Simon Leys.

C’est en étant policier en Birmanie qu’il découvre l’horreur de l’impérialisme anglais et c’est en s’engageant en 1936 dans le front anti-fasciste espagnole qu’il découvre la nature totalitaire du communisme. C’est pour cela que selon lui « le totalitarisme peut triompher n’importe où ». Il a été dans le passé nazi ou communiste, il peut être aujourd’hui islamiste, sécuritaire ou technocratique. Personne ne peut prédire le visage que prendra demain « la domination totale de l’homme par l’homme » !

Lire ou relire Orwell, comprendre ces mécanismes de pensées n’est pas seulement revivre ou découvrir l’un des plus grand écrivain que l’humanité ait produit, mais c’est également se rappeler en ces temps ou la résignation et la lâcheté intellectuelle sont fièrement assumées, la nécessité vitale, pour nous tous, de rester vigilent.


Orwell ou l'horreur de la politique, Simon Leys, Plon, novembre 2006, 115 pages.

samedi 18 novembre 2006

La liberté pleure Friedman

Prix Nobel d'économie en 1972, Milton Friedman, décédé hier à l'âge de 94 ans, a notamment inspiré les politiques économiques de Ronald Reagan, dont il a été un conseiller, et de Margaret Thatcher. Son ouvrage « Capitalisme et liberté», publié en 1962, a marqué toute une génération.

Défenseur inlassable de l'ouverture des marchés, de la réduction des impôts et des dépenses publiques, Friedman a résumé sa position par cette simple phrase : « Personne ne dépense l'argent de quelqu'un d'autre aussi consciencieusement que le sien.»

Sa lutte pour « réduire la taille et l'étendue du gouvernement» constituait une véritable promotion des libertés individuelles et du rôle essentiel de la société civile. Il prônait un gouvernement dont le rôle se limiterait à fixer les règles du jeu et à veiller à leur application.

Friedman démontre ensuite que dans une société capitaliste libre, il est naturel que des hommes "puissent ouvertement plaider la cause du socialisme et travailler à sa venue". Alors que, à supposer qu'il puisse exister une société socialiste soucieuse de liberté, l'omniprésence de l'Etat induit "des difficultés très réelles à y créer des institutions qui préserveront efficacement la possibilité de ne pas être d'accord".

Milton Friedman affichait également une grande confiance dans la mondialisation pour réduire « les différences entre les pays » et permettre aux plus pauvres d'entre eux de « parvenir à la croissance économique et à la prospérité ».

Enfin, il consacra les dernières années de sa vie à la promotion du libre choix scolaire. Dès 1995, il avait proposé la création de « chèques-éducation » pour permettre aux parents de choisir librement l'école de leurs enfants.




Milton Friedman

Capitalisme et Liberté
"extraits"



On croit généralement que politique et économie sont des domaines distincts et, pour l'essentiel, sans rapport ; que la liberté individuelle est un problème politique et le bien-être matériel un problème économique ; enfin, que n'importe quel régime politique peut se combiner avec n'importe quel régime économique. [...] Ma Thèse est que pareille opinion est illusoire, qu'il y a un rapport intime entre économie et politique, que seules certaines combinaisons sont possibles entre régimes économiques et régimes politiques, et qu'en particulier, une société socialiste ne peut être démocratique -- si être démocratique, c'est garantir la liberté individuelle.

Dans une société libre, le dispositif économique joue un double rôle. D'une part, la liberté économique est elle-même une composante de la liberté au sens large, si bien qu'elle est une fin en soi. D'autre part, la liberté économique est indispensable comme moyen d'obtenir la liberté politique [...]

Si l'on considère le régime économique comme un moyen destiné à atteindre ce but qu'est la liberté politique, son importance est à la mesure des effets qu'il a sur la concentration ou la dispersion du pouvoir. Le type d'organisation économique qui assure directement la liberté économique, à savoir le capitalisme de concurrence, est en même temps favorable à la liberté politique car, en séparant le pouvoir économique du pouvoir politique, il permet à l'un de contrebalancer l'autre.

L'histoire témoigne sans équivoque de la relation qui unit liberté politique et marché libre. Je ne connais, dans le temps et dans l'espace, aucun exemple de société qui, caractérisée par une large mesure de liberté politique, n'ait pas aussi recouru, pour organiser son activité économique, à quelque chose de comparable au marché libre [...]


L'économie libre donne aux gens ce qu'ils veulent, et non pas ce que tel groupe particulier pense qu'ils devraient vouloir ; ce qui se cache derrière la plupart des arguments contre le marché libre, c'est le manque de foi dans la liberté elle-même.

Néanmoins, l'histoire, si elle indique que le capitalisme est une condition nécessaire de la liberté politique, ne nous dit pas qu'il en est la condition suffisante. L'Italie et l'Espagne fasciste, l'Allemagne [...] et le Japon avant la Première et la Seconde Guerre mondiale, la Russie tsariste durant les décennies qui précédèrent la Grande Guerre -- voilà autant de sociétés dont on ne peut pas dire qu'elles aient été ou soient politiquement libres. Dans chacune d'entre elles, pourtant, l'entreprise privée était la forme dominante de l'organisation économique. Il est par conséquent fort possible qu'à un régime économique fondamentalement capitaliste ne corresponde pas un régime politique de liberté [...]

Il n'y a fondamentalement que deux manières de coordonner les activités économiques de millions de personnes. La première est la direction centralisée, qui implique l'usage de la coercition : c'est la technique de l'armée et de l'Etat totalitaire moderne. La seconde est la coopération volontaire des individus : c'est la technique du marché. La possibilité d'une coordination assurée grâce à la coopération volontaire repose sur cette proposition élémentaire -- quoique fréquemment niée -- que, dans une transaction économique, les deux parties sont bénéficiaires, pourvu que cette transaction soit bilatéralement volontaire et informée. Une coordination sans coercition peut par conséquent être le produit de l'échange. Le modèle d'une société organisée grâce à l'échange volontaire est l'économie libre de l'échange et de l'entreprise privée, c'est-à-dire ce que nous avons appelé le capitalisme de concurrence [...]

Dans la société moderne, nous disposons d'entreprises qui sont des intermédiaires entre les individus, considérés d'une part en tant que fournisseurs de services et, d'autre part, en tant qu'acquéreurs de biens. De même l'argent a-t-il été créé comme moyen de faciliter l'échange et de distinguer nettement entre l'acte de vendre et celui d'acheter.

Ce qui est fondamentalement indispensable, c'est de maintenir la loi et l'ordre, si bien que la coercition physique exercée par tel individu sur tel autre soit impossible et que les contrats volontairement passés soient respectés ; c'est donc de donner quelque contenu au mot "privé". A part cela, les problèmes peut-être les plus épineux sont posés par le monopole -- qui paralyse la liberté en déniant aux individus la possibilité de choisir --, et par les "effets de voisinage" -- effets sur les tierces parties, à propos desquels il n'est pas possible de pénaliser ou de récompenser ces dernières. Aussi longtemps que l'on maintient une liberté d'échange effective, le trait central du mécanisme du marché est qu'il empêche une personne de s'immiscer dans les affaires d'une autre en ce qui concerne la plupart des activités de cette dernière. Du fait de la présence d'autres vendeurs avec lesquels il peut traiter, le consommateur est protégé contre la coercition que pouvait exercer sur lui un vendeur ; le vendeur est protégé contre la coercition du consommateur par l'existence d'autres consommateurs auxquels il peut vendre ; l'employé est protégé contre la coercition du patron parce qu'il y a d'autres employeurs pour lesquels il peut travailler, etc. Le marché y parvient de façon impersonnelle et sans qu'il soit besoin d'une autorité centralisée.

A vrai dire, c'est précisément et surtout parce qu'elle remplit si bien cette tâche que l'économie libre se heurte à des objections ; car elle donne aux gens ce qu'ils veulent, et non pas ce que tel groupe particulier pense qu'ils devraient vouloir ; ce qui se cache derrière la plupart des arguments contre le marché libre, c'est le manque de foi dans la liberté elle-même.

L'existence d'un marché libre n'élimine évidemment pas le besoin d'un gouvernement. Au contraire, ce dernier est essentiel, et comme forum où sont fixées les "règles du jeu", et comme arbitre qui interprète et fait appliquer ces règles. Le marché, cependant, réduit grandement le champ des questions auxquelles doivent être données des réponses politiques, et par là minimise la mesure dans laquelle il est nécessaire que les pouvoirs publics participent directement au jeu. C'est le trait caractéristique de l'action politique que sa tendance à exiger ou à imposer une certaine conformité ; et c'est, en revanche, le grand avantage du marché que de permettre une large diversité. Pour parler le langage de la politique, le marché est un système de représentation proportionnelle. Chacun peut, si j'ose dire, voter pour la couleur de la cravate qui lui plaît ; il n'a ni à savoir quelle couleur veut la majorité, ni à se soumettre s'il est parmi les minoritaires.

C'est à cette caractéristique du marché que nous faisons référence quand nous disons que le marché assure la liberté économique. Mais cela comporte des implications qui vont bien au-delà. [...] En ôtant à l'autorité politique le droit de regard sur l'organisation de l'activité économique, le marché supprime cette source de pouvoir coercitif ; il permet que la puissance économique serve de frein plutôt que de renfort au pouvoir politique. [...]

Extraits de Capitalisme et Liberté, pages 21 à 31.


Principaux ouvrages de Friedman :

- Study in the Quanty Theory of Money (Théorie quantitative de la monnaie), 1956.

- Capitalism and Freedom, 1963 (trad. française Capitalisme et Liberté, Laffont, 1971).